Hikikomori : une génération qui recule, une société qui n'écoute pas

Hikikomori : une génération qui recule, une société qui n’écoute pas

Selon certaines estimations, il y en aurait 200 000, mais ces chiffres ne comptent pas. La question est de savoir pourquoi rester à la maison, pour de nombreux enfants, est devenu l’option la moins douloureuse.

Il y a un mot qui est devenu un raccourci pratique ces dernières années : hikikomori. On l’utilise pour désigner les gars qui ne sortent pas, qui se retirent, qui disparaissent. Nous l’utilisons comme si cela expliquait tout. En réalité, cela ne sert souvent qu’à nous rassurer : si cela a un nom, alors c’est « leur problème ». Les chiffres montrent aujourd’hui qu’en Italie il y a beaucoup plus de jeunes en retrait social qu’on ne le pensait auparavant. Mais s’arrêter aux chiffres est une autre façon de ne pas aborder le véritable problème.

Parce que la question n’est pas de savoir combien il y en a. C’est pourquoi rester à la maison, pour de nombreux enfants, est devenu l’option la moins douloureuse. Dans mon travail, je rencontre des adolescents qui ne sortent pas depuis des mois, parfois des années. Je ne les rencontre pas en ayant peur du monde. Je les rencontre fatigués. Fatigué de se sentir constamment inadéquat, observé, évalué. Fatigué de devoir prouver quelque chose avant même de comprendre qui je suis. Lorsqu’ils parlent de leur retraite, ils ne parlent pas de peur, ils parlent de soulagement. Et c’est ce fait qui devrait nous inquiéter.

Restez à la maison

Rester à la maison n’est pas un choix contraire à la vie sociale. C’est un choix contre une vie sociale perçue comme hostile. À l’extérieur, la pression est constante : être performant, intéressant, prêt, résilient. À l’école, dans les relations, en ligne. Chaque erreur demeure, chaque faux pas devient public, chaque fragilité risque d’être ridiculisée. Dans ce contexte, le retrait n’est pas une folie, c’est une stratégie de maîtrise de la douleur. Nous, les adultes, avons tendance à nous demander comment les « laisser sortir ». Mais on se demande rarement quel genre de monde ils trouvent à l’extérieur. Un monde qui parle beaucoup de bien-être mais qui travaille pour l’urgence. Ce qui invite à l’expression mais tolère peu la lenteur. Ce qui exige de l’authenticité mais punit ceux qui ne résistent pas à la comparaison.

Ensuite, il y a un autre élément qui émerge fortement : le lien émotionnel avec des outils sans jugement. Non pas parce qu’ils vont mieux, mais parce qu’ils ne soupirent pas, qu’ils ne corrigent pas, qu’ils n’interrompent pas. C’est inquiétant, bien sûr. Mais avant de le diaboliser, nous devrions avoir l’honnêteté de nous demander quel type d’écoute humaine nous proposons. Car si un enfant est davantage accepté par quelque chose qui n’est pas vivant, le problème n’est pas seulement technologique. Le retrait social ne se produit pas en vase clos. Elle naît au sein d’un pacte éducatif fragile et souvent incohérent.

Un pacte éducatif fragile

Nous demandons aux enfants d’être forts, mais nous ne leur montrons pas vraiment comment surmonter une difficulté. Nous disons « en parler », mais nous sommes alors les premiers à minimiser, corriger, réparer. Nous exigeons une autonomie émotionnelle sans qu’on nous ait appris quoi faire avec nos émotions. Les Hikikomori ne sont pas une anomalie à corriger. Ils sont un signal. Ils nous disent que pour certaines nouvelles générations, vivre est devenu trop coûteux sur le plan émotionnel. Et qui, entre souffrir dehors ou moins souffrir intérieurement, choisissent la deuxième option.

Continuer à les lire comme fragiles ne sert qu’à sauver notre conscience. La vraie question, qui est inconfortable, en est une autre : quel genre d’adultes sommes-nous devenus, si grandir dans notre monde conduit si souvent au désir de disparaître en silence ? Tant que nous n’aurons pas le courage de rester dans cette question, sans réponses faciles et sans coupables rapides, nous continuerons à parler du retrait social comme d’un problème de jeunesse. Alors qu’elle concerne bien plus étroitement la manière dont nous habitons le monde.

Giuseppe Lavenia, psychologue et psychothérapeute, président de l’Association Nationale des Addictions Technologiques, GAP et Cyberintimidation « Di.Te ». professeur de psychologie du travail et des organisations à l’Université Polytechnique des Marches