L'infirmière sur la photo symbolique du Covid : "La réintégration des anti-vax est une blessure à la mémoire"

L’infirmière sur la photo symbolique du Covid : « La réintégration des anti-vax est une blessure à la mémoire »

La fatigue des soignants non armés pour lutter contre le Covid et les morts qu’il entraîne, puis le vaccin et l’espoir de pouvoir s’en sortir. Et maintenant le retour des médecins anti-vax : « Une défaite collective »

Une photo devenue symbole de la lutte des agents de santé contre le Covid, qui a également fait la une du Times : le visage marqué par le masque, les yeux fatigués. Aujourd’hui, Martina Benedetti, infirmière en soins intensifs, écrit pour commenter la réintégration des médecins anti-vax.

Six ans après le début de la pandémie, il serait bien de parler de la façon dont le service national de santé a été renforcé depuis lors, mais non seulement je ne peux pas en parler, car cela ne s’est jamais produit, mais, ponctuellement, l’anti-science sonne à nouveau la cloche dans notre pays. Cette fois sous couvert d’un amendement approuvé à la Chambre, qui ouvre la possibilité de réintégrer les médecins licenciés pendant le Covid pour conduite anti-vax.

De nombreuses victimes de la sous-estimation des risques

J’ai écrit il y a des années que de nombreuses victimes de la pandémie étaient le résultat d’une sous-estimation du risque et je l’ai fait pour décrire que chaque choix individuel, à ce moment-là, avait un poids qui se mesurait quotidiennement, dans les départements et dans le maintien du service national de santé. Parce que lorsque les lits viennent à manquer, le droit aux soins peut disparaître pour ceux qui en ont besoin et, à ce moment-là, c’était une réalité tangible. Une réalité à laquelle nous ne sommes pas habitués dans notre service universaliste et public.

Une responsabilité réduite aux détails électoraux

J’ai écrit sur le travail des travailleurs de la santé en soins intensifs pour essayer de faire comprendre au monde extérieur ce que cela signifiait réellement d’être là-bas ; Je relis ces mots aujourd’hui et je me demande ce qu’il reste de cet effort et de cette responsabilité dans un pays qui semble prêt à les déclassifier au niveau des détails électoraux. C’est un véritable oxymore institutionnel que de soutenir, par un acte réglementaire, ceux qui ont systématiquement nié les preuves scientifiques alors que d’autres collègues ont même sacrifié leur vie pour garantir un traitement. Après une première vague qui nous a complètement pris de court, avec l’avènement de la vaccination, des outils ont enfin émergé pour soulager la pression sur les hôpitaux.

Le refuge du complot

Il faut le dire honnêtement : la science et la médecine ne donnent jamais de réponses définitives et ne peuvent par définition les donner : la médecine s’améliore chaque jour, elle se corrige, elle change d’avis lorsque de nouvelles données arrivent et c’est justement cet effort, cette procédure par approximations successives, qui rend le déni si attractif : il est un refuge pour ceux qui recherchent des réponses faciles, confrontés non seulement à la complexité de la science, mais aussi à celle de la géopolitique et des autres grands enjeux de notre temps. Le complot est plus pratique que le doute.

Une astuce rhétorique

La pandémie a été un point de rupture dans lequel l’antiscience a fait rage et ne s’est jamais arrêtée. L’histoire récente le confirme avec un exemple que nous devrions tous étudier, quelle que soit la latitude : aux États-Unis, le CDC a modifié la page dédiée aux vaccins et à l’autisme. La formulation claire, « les vaccins ne provoquent pas l’autisme », était accompagnée d’un astérisque et d’une phrase construite pour susciter le doute : l’affirmation ne serait pas « fondée sur des preuves », car les études n’auraient pas « exclu » la possibilité d’un lien. C’est une phrase techniquement vraie et scientifiquement malhonnête, car la science ne peut jamais démontrer un négatif absolu : c’est le même truc rhétorique par lequel, si nous le voulions, nous pourrions dire qu’il n’y a aucune preuve que les tortellini ne provoquent pas l’autisme. Qu’une agence de santé de ce niveau se prête à ce jeu rhétorique constitue une attaque directe contre la confiance du public, partout dans le monde.

Pseudoscience pratique

Essayez d’imaginer un panneau routier. « Rouler à contresens est dangereux et provoque des accidents » : clair, opérationnel, vous savez quoi faire. Imaginez maintenant que quelqu’un remplace cela par : « Il n’existe aucune preuve définitive que la conduite du mauvais côté de la route provoque des accidents, mais l’inverse ne peut être exclu. » Ce n’est plus de la science mais une pseudoscience commode. Pourtant, c’est précisément la méthode scientifique, la véritable, qui fait qu’aujourd’hui nous en savons infiniment plus sur le virus qu’à l’époque : comment il se transmet, quels variants l’ont rendu plus ou moins agressif, comment protéger les patients fragiles. En 2020, nous avons appris jour après jour, en corrigeant les protocoles chaque jour, et le vaccin est arrivé à un moment dramatique, au milieu d’unités de soins intensifs pleines, non pas comme une certitude tombée d’en haut mais comme la meilleure réponse possible construite avec les données disponibles à ce moment-là.

Le luxe du doute car il existe un vaccin

Et il est bon de rappeler un dernier point lorsqu’on parle de scepticisme : de nombreux professionnels de santé dans cette partie du monde peuvent s’offrir le luxe du doute car ils disposent encore de la vaccination comme arme de prévention. Dans les pays à faible revenu, sans accès équitable aux vaccins, cette possibilité de se protéger n’existe tout simplement pas.

Pendant les années de pandémie, nous avons également connu la version italienne du même mécanisme binaire : le pass vert réduit à un symbole politique, l’appartenance à un parti automatiquement transformée en position sur les vaccins, la dissidence légitime confondue avec le déni scientifique. Dans ce schéma, il n’y a pas de place pour la vraie science, celle qui doute, se mesure et se corrige.

La réintégration est une blessure à la mémoire

Pour cette raison, la réintégration des médecins licenciés n’est pas seulement une blessure à la mémoire de ceux qui ne sont plus là, mais un précédent qui porte atteinte à l’autonomie des associations professionnelles et envoie un message dangereux : que l’éthique se négocie en fonction du calendrier électoral. Les institutions de santé ne peuvent pas se permettre de plier la méthode aux besoins d’un récit, quel qu’il soit, et ceux qui ont travaillé dans les services Covid ne demandent pas de revanche mais de cohérence : que la science reste la science, et que le politique cesse de se déguiser en elle quand bon lui semble.