À Noël, contre la solitude et la dépendance aux réseaux sociaux, nous enseignons aux enfants la valeur de l’altruisme
Il ne suffit pas de demander d’éteindre un écran. S’il est devenu le lieu où il se sent reconnu, vu, appelé, le retirer sans lui proposer d’alternative significative signifie le laisser tranquille
À Noël, nous regardons nos enfants plus longtemps. On les voit assis sur le canapé avec le téléphone à la main, enfermés dans la pièce, apparemment loin. Et on se dit qu’ils devraient sortir davantage, rencontrer des amis, faire quelque chose de « vrai ». Nous disons cela avec une sincère inquiétude, mais souvent sans vraiment savoir quoi leur proposer.
Parce qu’il ne suffit pas de demander d’éteindre le téléphone
Car aujourd’hui, il ne suffit plus de demander à un enfant d’éteindre un écran. Si l’écran est devenu le lieu où il se sent reconnu, vu, appelé, le retirer sans lui proposer d’alternative significative revient à le laisser tranquille. Et la solitude, surtout à l’adolescence, est un terrain fragile.
En tant que psychologue je rencontre des jeunes qui n’arrivent pas à donner un nom précis à leur mal-être. Ils ne parlent pas de tristesse ou de colère. Ils prononcent une phrase plus dure et plus silencieuse : « Je ne suis pas bon ». C’est de là que vient souvent le manque. Pas par paresse, pas par manque de valeurs, mais par sentiment de ne pas être pertinent.
Les valeurs ne s’apprennent pas avec des mots mais par l’expérience
A Noël, on parle beaucoup de valeurs. Solidarité, attention aux autres, partage. Mais nous permettons rarement aux enfants d’en faire l’expérience. Pourtant les valeurs ne se transmettent pas en les expliquant. On les apprend en les vivant, en les parcourant avec le corps et avec le temps. Faire le bien est un geste noble car cela demande du temps, de la présence et de la responsabilité. Et c’est précisément pour cette raison que cela aide les enfants à se sentir partie intégrante de quelque chose qui les dépasse.
Initier un jeune au bénévolat, ne serait-ce que pour une journée, ne serait-ce qu’à Noël, n’est ni un geste symbolique ni une leçon de morale. C’est une expérience qui a un impact profond. Parce qu’il présente une réalité qui ne peut être filtrée, ni accélérée, ni consommée. Une réalité qui nous demande de nous arrêter, d’écouter, d’être là.
Un message pédagogique puissant
Il y a des familles qui choisissent d’aller ensemble à Noël pour servir à la soupe populaire. Ils le racontent souvent avec discrétion, presque pudeur. Mais dans ce geste se cache un message éducatif très puissant : le monde ne tourne pas uniquement autour de vos besoins. Et vous, même en tant que garçon, pouvez occuper une bonne place dans le monde.
La souffrance n’est pas une faute
Dans ces contextes, les enfants rencontrent une réelle fragilité. Pas celui qu’on raconte, mais celui qui regarde dans les yeux. Ils découvrent que la souffrance n’est pas une faute et qu’il ne faut pas l’éviter à tout prix. Ils découvrent qu’il n’est pas nécessaire d’être spécial pour être utile. Soyez simplement là.
Déplacez votre regard du « je » vers le « nous »
D’un point de vue psychologique, faire le bien a un effet profond : cela déplace le regard du « je » vers le « nous ». Il interrompt la spirale de l’autoréférentialité, celle dans laquelle le mal-être grandit parce qu’il reste fermé intérieurement. La rencontre avec l’autre s’ouvre, s’élargit, se redimensionne. Cela n’efface pas la douleur, mais cela la rend partageable.
Nous protégeons beaucoup les enfants de la douleur. Mais nous les protégeons aussi souvent de la réalité. Ils grandissent donc avec une faible tolérance à la frustration, avec l’illusion que tout devrait être facile, immédiat et gratifiant. Bien, lorsqu’il est pratiqué, il enseigne plutôt l’attente, l’effort, les limites. Sans faire mal. Sans humilier.
Le numérique devient dangereux lorsqu’il est le seul lieu où un enfant se sent compétent, reconnu, important. Elle ne se combat pas avec des interdits, mais avec des expériences qui redonnent du sens. Et peu d’expériences sont aussi puissantes que de découvrir que quelqu’un a besoin de vous.
Enseigner n’est pas interdire mais accompagner
À Noël, nous demandons aux enfants d’éteindre leur téléphone. Mais peut-être devrions-nous d’abord nous demander si nous avons activé quelque chose de plus fort. Quelque chose qui leur donne le sentiment d’appartenir. Quelque chose qui leur dit, sans proclamations : « Il y a une place pour vous ici ». Éduquer ne signifie pas retirer. Cela signifie accompagner. Vers des expériences qui laissent une trace, qui ne s’effacent pas d’un simple coup, qui restent même lorsque les lumières s’éteignent. C’est peut-être aussi ainsi que l’on grandit. Apprendre, au moins une fois, que faire le bien n’est pas seulement un geste pour les autres, mais une façon de rentrer chez soi un peu plus entier.
