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3 mars 2012 6 03 /03 /mars /2012 13:28

 

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L'humanité des débats

Souffrances au travail : entretien avec Marie Pezé, psychologue

http://www.humanite.fr/19_05_2011-souffrances-au-travail-entretien-avec-marie-pez%C3%A9-psychologue-472565

 

 

« On a oublié ce qu’est vraiment l’activité de travail dans ce pays ».  La psychologue clinicienne Marie Pezé, à l’origine de la création de la première consultation hospitalière « souffrance et travail », alerte sur l’aggravation des pathologies psychiques dans le monde du travail.  Avec son dernier livre, Travailler à armes égales, elle met à disposition des salariés des outils pour affronter le fléau. 

 

Maints indices l’attestent, 
le phénomène des souffrances 
au travail s’amplifie. Vous ouvrez votre dernier livre, "Travailler à armes égales", sur cette affirmation : 
« Si le travail peut faire souffrir, c’est d’abord parce qu’il est porteur de nombreuses promesses. » Pouvez-vous l’expliciter  ?

 


Marie Pezé. 


 Si le travail peut rendre aussi malade, c’est parce qu’il engage de manière absolument centrale la santé physique et mentale en termes de promesses. On a complètement oublié ce que c’était vraiment que l’activité de travail dans ce pays. On a eu des idéologues qui, décennie après décennie, ont dit : « Ça y est, c’est la fin du travail, on va être libéré de ce fardeau épouvantable », et on a oublié ce qu’était le travail. Moi, je ne peux l’oublier, je suis psychanalyste, je crois au travail psychique, mais je suis surtout psychosomaticienne. Quand on s’intéresse aux raisons pour lesquelles les gens tombent gravement malades, on est immédiatement renvoyé à la manière dont ils arrivent, ou pas, à faire avec des situations difficiles. C’est souvent en lien avec une incapacité à effectuer le travail mental nécessaire. J’ai été confrontée (dans la consultation « souffrance et travail » de l’hôpital de Nanterre – NDLR) à des patients qui arrivaient avec des états de stress post-traumatique, ou de névrose traumatique, c’est-à-dire un fonctionnement mental en suspens, sidéré, grippé comme un moteur, incapables de penser, les yeux écarquillés par l’horreur. Des tableaux de temps de guerre. Des tableaux de patients que je recevais quand je travaillais dans le service de chirurgie de la main : leur main avait été broyée dans la machine sous leurs yeux, et ils étaient, devant un moignon mutilé, pétrifiés d’horreur. Là, c’était du trauma réel. Mais devant les salariés que l’on voyait dans la consultation « souffrance et travail », on se disait : « Elle est secrétaire dans un service, pourquoi se met-elle dans un état pareil ? Comment peut-elle présenter ce tableau qui n’est lié qu’à un risque de mort potentiel ? » 
On a très vite compris que se jouaient là des choses absolument fondamentales. En revenant vers les moments où ils avaient eu de bons moments au travail, les salariés étaient capables de développer ce que le travail apporte : essentiellement la mise à l’épreuve de nos compétences sensorielles, cognitives, manuelles, intellectuelles. Le travail nous travaille en retour. Si nous travaillons la réalité, en retour elle nous permet de découvrir des parties de nous-mêmes absolument extraordinaires. Même quand le travail est difficile, si on rentre fatigué, et qu’on a vu que le travail fourni avait servi à quelque chose, cette fatigue s’évanouit parce qu’on peut rapatrier le savoir-faire qu’on a développé dans la construction de son identité. Encore plus si la hiérarchie, les collègues, les usagers pour qui on travaille, nous renvoient la reconnaissance du travail accompli : ça dit de nous que nous sommes des professionnels compétents, que nous apportons notre pierre à l’œuvre sociale. Le travail doit tenir toutes ces promesses : pouvoir gagner notre vie, quitter notre famille, être indépendant financièrement, fonder notre famille et, surtout, vivre avec les autres. Le travail fabrique du vivre ensemble, des gens qui sont obligés de travailler ensemble et qui, pour travailler ensemble, sont obligés de s’entendre.

 

 

Ce qui fait obstacle à la réalisation des promesses du travail, c’est, montrez-vous, un ensemble de techniques de management. Pourquoi sont-elles si destructrices ?


Marie Pezé. 


L’idée essentielle, c’est que toutes ces techniques de management n’ont plus de théorie du travail. On ne peut pas aller au travail sans avoir une théorie : le travail, ça sert à quoi ? Quelle est sa fonction psychologique individuelle, sa fonction sociale ? Peut-on ne pas voir que le travail tient le monde tous les jours ? La plaie actuelle majeure dans le monde du management… Maintenant, on ne parle plus d’organisation du travail, mais de management, et ça veut tout dire: le mot travail et le mot organisation sont évacués, comme on a évacué le mot direction du personnel pour mettre le mot direction des ressources humaines. Comme si les ressources humaines étaient des ressources comme les autres, et non des ressources irremplaçables, contrairement à ce qu’on a l’air de penser… Cette absence de théorie du travail est évidente dans les guides du management, qui ne sont plus que sur une sémantique stratégique, manipulatoire, visant à obtenir que n’importe qui fasse n’importe quoi, pourvu que ça soit vite fait et qu’on attrape la niche qui se libère dans cette macroéconomie mondiale.

 Dans cette évolution du capitalisme – je ne fais pas de critique politique, mais un constat par rapport à ma position de soignante –, ce qui s’est perdu, c’est l’investissement de tout le monde dans le travail. De l’ouvrier de base au cadre supérieur en passant par le chef de l’entreprise, tout le monde avait l’amour et le respect du travail bien fait. Bien sûr avec une gestion des coûts minimale, personne ne le conteste. Mais à force de ne vouloir qu’avoir des profits à deux chiffres et des marges de manœuvre prises uniquement sur l’activité de travail, on a fini par tenter d’évacuer le travail. Et on l’évacue avec des manipulations managériales extrêmement efficaces. Toutes ces organisations visent essentiellement à une programmation de la solitude. Quand on empêche les gens de constituer des équipes de travail, quand on les fait tourner sur des postes différents, quand la comptabilité est à un bout de la capitale pendant que le service technique est à l’autre bout, si ce n’est dans un autre pays, c’est fait bien sûr pour qu’il n’y ait pas de riposte de leur part vis-à-vis de ce qu’on va leur demander de faire.

Le drame dans cette histoire, c’est qu’on abîme le travail. Le génie français, qui permet à ce pays de créer, sur le plan technologique, des choses extraordinaires, va finir par se perdre. Ce pays qui se caractérisait par la qualité du travail accompli, l’investissement de ses salariés – nous sommes en 3e position mondiale pour la productivité horaire en 35 heures –, à force d’abîmer la qualité du travail, passe en travail en « mode dégradé ».

 

 

Les salariés en souffrance l’expriment 
souvent en termes de harcèlement moral. Or, cette notion fait obstacle à la compréhension du problème, soulignez-vous. Pourquoi  ?


Marie Pezé.


Le harcèlement, c’est l’arbre qui cache la forêt. Cette notion est maintenant un délit dans le Code pénal. Au pénal, on est avec une victime et un délinquant, et donc l’organisation du travail ne sera jamais poursuivie. Je n’écris jamais le mot harcèlement dans une expertise : la qualification, cela revient aux juges. Parlons de la description du travail. Là, on tombe sur un premier drame. Le salarié dit : « je suis harcelé » parce qu’il ne sait pas comment parler de son travail. Pour l’aider, il faut revenir en arrière, lui demander d’expliquer avec force détails ce qu’il fait. Si vous saviez à quel point les gens se réaniment dès qu’ils parlent de cet engagement au travail, quand on leur pointe que c’est à partir du moment où on a changé la machine, l’organisation du travail, que les choses se sont défaites, qu’il n’y avait pas forcément un harceleur pervers…

 

 

Avec votre livre, vous apportez aux salariés des outils pour affronter les souffrances au travail. Le rapport des forces est en effet aujourd’hui très déséquilibré entre ces organisations pathogènes et les travailleurs.

Marie Pezé.


On a des organisations du travail très sophistiquées, avec des docteurs en psychologie, des criminologues, des neurophysiologistes… Les guides internes qu’on voit sont élaborés par des scientifiques extrêmement pointus, mis en œuvre par des managers qui ne savent plus ce qu’est le travail. On est dans une schizophrénie par rapport au réel quotidien. Et on rend les gens fous. Le salarié, sur le terrain, qui se coltine la panne de la machine, n’ose même plus la faire remonter dans la hiérarchie parce que ça va à l’encontre de la certitude qu’avait le bureau des méthodes qu’il n’y aurait pas de problème. Il y a beaucoup de conflit éthique dans ce pays.

 

 

Le médecin du travail a un rôle essentiel à jouer, rappelez-vous, pour pointer les causes des souffrances des salariés. A-t-il les moyens, l’indépendance nécessaire, pour le jouer  ?


Marie Pezé.


Non. Et puis, ils vont voir les salariés tous les 2, 3 ans, ils ne vont donc pas y arriver. Ils n’ont plus le temps de faire des analyses de situation individuelle assez poussées pour tirer les gens d’affaire. En ce moment, les gens vont tellement mal qu’on leur conseille d’avoir des visites spontanées auprès du médecin du travail, de ne pas hésiter, s’il s’est passé quelque chose, d’aller le voir pour l’en informer, que ce soit noté dans le dossier médical. Mais si ça s’aggrave encore sur le terrain, ils ne pourront assumer une telle charge.

 

 

La création des consultations hospitalières de souffrance au travail, dont vous êtes pionnière, a constitué un progrès...


Marie Pezé. Il n’y en a que 35. Elles ne sont pas financées. Il n’y a pas de crédits pour avancer sur ces questions-là. C’est même l’Agence régionale de santé qui a demandé qu’on me licencie parce qu’il fallait me faire taire. C’est aussi pour ça que j’ai écrit ce livre. Croyez qu’on a une opposition extrêmement importante à tout ce qu’on fait. On gêne puisqu’on parle des guides de management.

Vous savez combien est payé un expert judiciaire pour faire une expertise de harcèlement ? 170,30 euros. Pour six mois de travail, auditionner toute la hiérarchie, tous les membres du Chsct, éplucher tous les PV, toute l’enquête préliminaire… C’est obscène, ce qui se passe. Ils ont tort. Parce que la violence va augmenter. L’aggravation des pathologies dans les consultations est très préoccupante. Maintenant, on ne voit plus que des crises psychiques aiguës, de la violence contre soi – vous vous rendez compte : s’immoler par le feu ! –, ou la violence contre l’outil de travail, ou les séquestrations. On détruit la société, pour une pathologie qui, métaphoriquement, est vraiment une pathologie liée à la rétention de l’argent. L’argent n’est plus un moyen mais un but en lui-même. Vous savez que nous, dans les consultations, on tombe malades, tellement c’est dur ?

 

 

Ce qui est primordial, en dernière instance, pour protéger la santé des salariés, c’est de réinstaurer un temps, un espace pour discuter du travail, insistez-vous en conclusion de votre livre...


Marie Pezé.


Tout à fait. Dans un système aussi productiviste, où les temps de répit sont considérés comme des temps morts, les temps de célébration du lien social ont été complètement évacués. On vous collera des stages de team building dans des super relais & châteaux le week-end : on ne fabrique plus des équipes en les laissant échanger leurs règles de métier délibérées, on les fabrique avec de la dynamique de groupe, où chacun révèle ses secrets d’enfance, et, paraît-il, grâce à cette intimité fabriquée, le lundi matin, tout va bien, on fait une équipe soudée… On est dans la stratégie managériale, on a oublié la réalité du travail.

 

 

Face aux suicides de salariés, les directions d’entreprise tentent encore d’esquiver leur responsabilité, en relativisant le rôle du travail dans ces gestes désespérés. On invoque 
la dimension multifactorielle du suicide…


Marie Pezé.

 

Un tel événement qui a lieu sur le lieu du travail est, de toute façon, administrativement, un accident du travail. Une enquête est faite par la Sécurité sociale mais, à partir du moment où le travail est un des facteurs, ça devient un accident du travail et c’est imputable à l’entreprise. Ensuite, il revient aux avocats de faire la preuve que cet accident relève d’une faute inexcusable de l’employeur.

Bien évidemment, un suicide, c’est toujours plurifactoriel. Sauf que, lorsque quelqu’un va se suicider devant la maison de son grand amour qui vient de le quitter, tout le monde dit : « Il s’est tué pour l’amour de cette femme. » Quand un salarié va se mettre le feu sur le parking de France Télécom, c’est aussi adressé. C’est ce que nous appelons des suicides dédicacés. On ne peut pas vider de son sens le fait d’aller se faire brûler sur un parking ! Pas plus que, pour un inspecteur du travail, d’aller se suicider au ministère du Travail. Il vaut mieux pour l’entreprise arrêter de vouloir s’arc-bouter sur une non-responsabilité. Cela pousse d’autres salariés à passer à l’acte de manière encore plus violente pour qu’enfin la souffrance soit entendue. Nous allons vers une inflation des modes suicidaires qui vont, je le crains, devenir de plus en plus effrayants. Le déni de l’entreprise ne fait qu’accroître le désespoir de ne pas être entendu.

 

Entretien réalisé par Yves Housson

 

 

 

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Published by Association-Essentielles - dans TRAVAIL ET MALADIE
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